Entretien avec ELISE LOUM NDOADOUMNGUE NELOUMSEI, Présidente de la Haute Cour de Justice

01 Mar 2020

“Les femmes tchadiennes doivent oser la différence”

A la lumière de votre riche expérience politique, pouvez-vous nous faire part de votre analyse sur l’évolution de la place des femmes à l’Assemblée Nationale tchadienne durant ces dernières décennies ?

Issue de la deuxième législature (2002 à 2011), j’en suis donc à mon deuxième mandat à l’Assemblée Nationale et cela fait douze ans aujourd’hui que j’y siège. Je peux donc partager ma petite expérience politique lors d’une analyse aussi spécifique que celle de l’évolution des femmes à la Représentation nationale.

Née quelques années avant l’indépendance de mon pays, j’étais imprégnée des luttes postcoloniales et j’ai surtout été marquée très jeune par le combat des rares femmes dont les noms revenaient souvent à la radio. Il s’agit de la première femme député Louise Bourkou et dans l’administration, Bintou Malloum.

C’est pourquoi, de l’unique femme députée a la toute première Assemblée Nationale du Tchad dans les années 60, il n’a pas été facile de se repérer afin d’identifier la place exacte des femmes dans cette instance. Les femmes de cette génération nourrissaient certes des ambitions mais elles avaient du mal à trouver une place dans la grande arène des hommes.

Influentes et activement politiques à cette époque, deux autres femmes avaient suivi Louise Bourkou au sein de la deuxième Assemblée Nationale : Kaltouma Guembang et Hawai Brahim.

Les perpétuels conflits armes et les différentes rebellions n’ont pas favorise le combat politique des femmes afin de les impliquer dans les postes décisionnels et surtout dans une institution parlementaire.

Si les femmes ont été élues lors des élections législatives en juillet 1990 (sous Hissen Habre), c’est parce que des mesures- sous forme de quotas-ont étés imposées sur toutes les listes électorales. Cette législature qui n’a duré que cinq mois, de juillet au 1er décembre 1990, comprenant sept femmes : Deneram Miantamare ; Mariam Ourdi ; Albatoul Zakaria ; Mounda Djorbaye et Rachel Beassoumnda.

La plupart d’entre elles occupent encore aujourd’hui des postes de responsabilité.

En 1993, à la suite des Révolutions de la Conférence Nationale Souveraine (CNS), le Conseil National de Transition a été mis en place et comportait huit femmes : Agnès Allafi, Fatime Cissokho, Nguealbaye Somte Delphine, Khadidja Toure ; Fatimata Diakhite ; Hadje Halime Oumar ; Fatimata Diakhite ; Hadje Halime Oumar ; Fatime Issa Ramadan et Djangbei Hassanie Suzanne.

Le mandat accorde à ce Conseil de Transition devait permettre l’organisation des premières élections législatives démocratiques pour la première législature de l’Assemblée Nationale.

Ces premières élections démocratiques se sont tenues en 1997 et seulement trois femmes ont étés retenues : Marie Koumandial Nanalbaye, Eldjiman Abderaman et Dina Mbalingar. Elles étaient toutes de l’opposition.

En 2002, des élections législatives sont organisées. La deuxième législature comprendra dix femmes dont neuf de la majorité MPS et une de l’opposition (PAR),

La deuxième législature prendra fin en 2010 et en 2011 les élections pour la troisième législature sont organisées : il y aura vingt-huit femmes à l’Assemblée Nationale dont vingt-trois de la majorité et cinq des différentes sensibilités politiques de l’opposition.

C’est le plus grand record et cela est dû à un plaidoyer mené par l’organisation des femmes du Mouvement Patriotique du Salut (OF-MPS) pour que les femmes composent avec les hommes sur leurs listes électorales. Force est de reconnaitre que l’évolution des femmes à l’Assemblée Nationale a varié selon le contexte et surtout qu’elle s’est réalisé de manière progressive. Il donc admettre qu’il reste beaucoup à faire.

L’augmentation progressive de leur nombre est-elle selon vous le reflet de la volonté du MPS d’instaurer davantage de parité dans ses listes électorales ou, plus profondément, le reflet d’une évolution du rôle des femmes dans la société tchadienne ?

L’importance du rôle des femmes tchadiennes n’est plus à démontrer, mais malheureusement il manque une certaine corde à notre combat ; ce qui explique lenteur dans l’évolution de leurs parcours.

Le MPS accorde de la valeur a ses militantes et s’engage fortement pour leur promotion. Une place a toujours été octroyée à celles-ci dans les structures dirigeantes du parti et dans les postes à responsabilité.

La priorité du MPS n’est pas encore le débat sur la parité ; nous traitons d’importantes questions de société qui doivent au préalable trouver des réponses. Je ne suis pas contre la parité mais je suis contre l’égalité mathématique avec les hommes que les femmes prônent comme mécanisme de revendication.

A l’occasion de la dernière journée internationale de la femme, les Tchadiennes ont revendiqué une réelle parité dans les sphères de l’Etat. Le président de la République avait déjà promis, il y a quelques années, que 30% des postes à responsabilité leur seraient octroyés. Quels sont selon vous les obstacles à surmonter pour parvenir à une telle révolution des mentalités ?

Nous vivons dans un pays de grandes valeurs sociétales ou les diverses pesanteurs socio-culturelles constituent l’un des grands obstacles à la proportion des femmes mais les femmes elles-mêmes ne doivent pas craindre de se comporter différemment pour les surmonter.

Aussi, faut-il se rendre à l’évidence : sans la forte volonté politique du Chef de l’Etat, les femmes du Tchad ne seraient pas arrivées là où elles en sont aujourd’hui.

Les femmes tchadiennes doivent oser la différence et cela doit relever d’une responsabilité collective.

Il est impératif de changer, de transformer les mentalités et de se battre, surtout pour occuper la place qu’il faut.

Nous n’avons pas besoin d’une révolution pour surmonter les obstacles, le monde évolue et les mentalités se transforment, prenant en compte les défis de société surtout dans la mesure ou Ya une bonne volonté politique qui soutient les femmes.

Quel est quel doit être le rôle de l’Assemblée Nationale pour faire évoluer les choses en ce sens ?

L’Assemblée Nationale a une mission qui lui est dévolue par la Constitution ; quant au rôle qu’elle peut jouer, il faut reconnaitre qu’il s’agit d’un cadre idéal pour permettre aux femmes de se rattraper et de développer certaines compétences.

Les femmes ne doivent plus pleurnicher sur leur sort. Nous devons arrêter de nous lamenter et à parvenir à croire en nous-même. Les femmes ont l’Assemblée nationale assument une fonction élective et il est important qu’elles reconnaissent la valeur de celle-ci…

Il suffit qu’elles s’organisent qualitativement et positivement dans l’hémicycle afin de faire avancer les choses.

Les partenaires essentiels que sont les hommes députés pourraient s’approprier les projets des femmes et constituer le premier centre d’écoute de leurs préoccupations.

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