Entretien avec AYAMADJI OPPORTUNE, Députée, porte-parole du groupe parlementaire MPS

02 Mar 2020

“Pour que la parité soit une réalité au sein de l’Assemblée Nationale et au Tchad, il faut du temps”

Aux dernières élections législatives, sur 188 sièges, 28 femmes ont été élus à l’Assemblée. Le président Idriss Deby Itno avait pourtant promis en 2007 que les tchadiens seraient représentées à hauteur de 30% dans les hautes instances de décision. Quelles sont vos observations sur ce retard ? correspond t il a un manque de candidature sur les listes électorales ou à une représentation contestée du genre féminin ?

Si le Président de la République Idriss Deby Itno a promis depuis 2007 un quota de 30% de présence féminine dans les hautes instances de décision, c’est un pas qui s’est ajoute aux autres ; plusieurs années avant cela, il y avait déjà des initiatives nationales et internationales allant dans ce sens.

En ce qui concerne les 28 députées, aux yeux de plusieurs observateurs, il s’agit d’une amélioration car lors de la première législature, il n’avait que deux femmes députés sur 125 et 9 a la deuxième législature (sur 155). C’est donc une avancée très lente, quand on sait que les femmes au Tchad constituent l’effectif le plus nombreux et le plus actif dans les partis politiques.

Le manque de candidates féminines n’est pas la cause de cette situation a l’Assemblée Nationale ; il est vrai que le faible taux de scolarisation des filles et d’alphabétisation des femmes retarde leur plein épanouissement, mais il faut en revanche reconnaitre le fait que les partis politiques regorgent de femmes et qu’elles en sont les principales animatrices.

Mais elles sont absentes des instances de décision au sein des partis et l’élaboration des listes devient un facteur d’exclusion pour elles : soit elles sont purement et simplement écartées, soit elles occupent une position qui ne leur permet pas de gagner. Signalons qu’au Tchad le mode de vote est proportionnelle. La faible représentativité du genre féminin est donc un facteur très bloquant à l’émancipation de la femme et à la promotion de ses compétences.

Par ailleurs il faut noter que le droit coutumier et musulman sont en contradiction avec le principe de l’Egalité entre hommes et femmes consacre par la Constitution et les conventions internationales.

Au Tchad, les coutumes et mœurs sont les plus suivies par les populations que tout autre cadre légal et imprègnent les mentalités, que ce soit dans la famille, dans la communauté, dans la vie professionnelle et bien entendu au sein du parti politique.

L’un des résultats de cette situation est une faible représentation et un manque de responsabilisation des femmes au sein de l’Assemblée Nationale par exemple.

Quels objectifs votre Groupe parlementaire, largement majoritaire, se fixe-t-il en termes de parité pour les prochaines élections législatives prévues, selon la Constitution, en 2015 ?

Depuis la déclaration du Chef de l’Etat, a l’occasion de son investiture le 08 aout 2011, selon laquelle : les femmes sont le trésor de la renaissance ». La commission tripartite Gouvernement- Bureau politique national et Groupe parlementaire MPS- a mis en place toute une stratégie. Celle-ci consiste à promouvoir la participation des femmes du parti et leur représentativité dans toutes les fonctions électorales et ce, sur toute l’étendue du territoire. Après le cinquième congrès ordinaire du MPS, il y a eu une restructuration de tous les organes de masse et il est exigé 30% de présence féminine pour la participation des femmes au MPS.

Cela signifie que si aux prochaines législatives, les femmes sont bien positionnées sur les listes, le pourcentage des femmes parlementaires du MPS augmentera forcement a 30%, voire plus. On ne parlera pas encore de parité mais d’une amélioration considérable, concrétisant la promesse du chef de l’Etat. Pour que la parité concrétisant une réalité au sein de l’Assemblée Nationale et au Tchad, il faut attendre peut-être 2020, soit encore deux législatures. Ce résultat peut être obtenu que par une forte volonté politique. C’est pourquoi je pense qu’il peut être atteint.

Vous avez participé, le 29 février 2012, a l’occasion de la 56 ème session de la Commission de la condition de la femme, au siège de l’ONU, a une réunion parlementaire intitule : « Emancipation des femmes rurales : quel rôle pour les parlements ? quels en sont été les conclusions et de quelle façon étaient-elles applicables à l’institution tchadienne ?

La 56 ème session de la Commission tenue au siège de l’ONU, a établi que la question de l’émancipation des femmes rurales est un problème universel qui se pose à divers degrés selon les pays. En Afrique, bien que constituant l’épine dorsale de la production, les femmes rurales sont embrigadées par moult considérations rétrogrades. En plus du poids des coutumes et des violences à leur égard, il se pose pour elles des problèmes cruciaux tels que l’accès à la terre et a l’héritage, la non scolarisation des filles, le mariage précoce etc. la délégation tchadienne a présenté à cette occasion la situation des femmes rurales ; elle a également relevé tous les efforts du gouvernement en faveur des femmes dans le domaine de la santé, de la production, de l’éducation.

 A l’endroit des parlements, il a été recommandé de développer le partenariat et les moyens de pression en vue de renforcer et diversifier les politiques en faveur de l’émancipation des femmes rurales, notamment en ce qui concerne : les violences faites aux femmes, l’accès à la terre et les pratiques néfastes et dégradantes.

Au Tchad, nous avons effectivement remarque que depuis deux ans, il y a des cas de sanctions à l’endroit des parents qui font par exemple exciser leurs filles. Il s’agit d’un effort mais il est encore insignifiant.

Vous êtes également active au niveau du continent africain. Vous avez présidé au Gabon du 13 au 15 juin 2013 la séance V du Séminaire régional pour les parlements africains francophones : « donner aux parlements les moyens d’agir en faveur de l’Egalité des sexes : structures et alliances ». Quelles avancées cette rencontre a-t-elle permises ?

C’était effectivement le thème débattu avec passion au séminaire régional pour les parlements africains francophones ; après que nous échange sur la question de la sous-représentation des femmes dans les parlements africains, la réunion a permis de présenter les bonnes pratiques parlementaires en matières de genre.

Un plan d’action ayant pour objectif d’accroitre la responsabilité des partis politiques et de renforcer la législation en faveur de la parité dans les parlements, adopte au Québec en octobre 2012, a également été étudié. Les conclusions de ce séminaire sont venues renforcer ce qui se fait au Tchad ; avec remaniement des Commissions et du Bureau de l’Assemblée, le nombre de femmes députés responsabilisées est passe de 8 à 12. Si cette trajectoire est maintenue et si les partis politiques sont sensibilisés, le parfum de la parité commencera à se faire sentir au Parlement tchadien, surtout si les chefs de parti appliquent la mesure incitative du décret 029 de 2012, portant éligibilité des partis politiques.

La SENAFET, Semaine nationale de la femme tchadienne, se conclut traditionnellement le 8 mars de chaque année. Les Tchadiens participent à un grand défile. Il a été à nouveau question de l’adoption du code des personnes et de la famille. Depuis 1994, le projet achoppe régulièrement sur des questions de vocabulaire et de concepts religieux. Serait-il envisageable que les députées prennent en main cette question pour aboutir à une proposition subtilement dosée, acceptable par vos collègues masculins, par le peuple tchadien, ainsi que par les différents organismes et groupes concernés ?

Cette question peut être traite sous deux angles. Le premier se rapporte aux festivités de la Semaine de la femme tchadienne qui se termine par le défilé le 8 mars, Journée internationale de la femme, et le second celui du Code des personnes et de la famille. La SENAFET, cette manifestation qui a lieu chaque année aurait pu apporter progressivement des résultats. Mais la lutte en faveur de la promotion de la femme et de ses droits repose aussi sur d’autres fondements : ce sont les conventions, les recommandations des sommets, les traites etc.

Et j’estime que si les femmes au Tchad, en particulier les parlementaires, travaillaient sur les recommandations de Beijing, sur les OMD, à chaque manifestation, en fonction des défis qui se posent en matière de genre dans notre pays, avec des réseaux de lobbying, cela aurait déjà eu des impacts. Je constate que les femmes forment du surplace avec l’actuelle manière de fêter cette occasion : elles s’activent intensément pendant au maximum dix jours et ne font plus rien jusqu’à la prochaine Édition alors qu’il faut à mon avis pour obtenir des résultats, organiser plusieurs actions de plaidoyer entre les éditions.

Concernant le code des personnes et de la famille, j’ai déjà mentionné la mauvaise cohabitation de nos coutumes avec la législation. Ce projet de code qui traine depuis1994 dans les tiroirs souffre plus de ces considérations de fond, que de problèmes de vocabulaire.

Effectivement, au cours de plusieurs réunions du Caucus des Femmes Parlementaires du Tchad et d’audiences avec la première dame, il a été envisagé que les femmes parlementaires s’organisent un atelier de relecture et de relance du processus d’adoption, en collaboration avec les différents organismes : en faire une loi est tout à fait possible. C’est devenu délicat mais il s’agit d’une bataille obligatoire qui représente un enjeu capital pour le développement du Tchad.

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